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Marseillais fais ton devoir !

Texte intégral du spectacle (2ème partie)

L'Aimé des tranchées (dire adieu à Marseille)

L'Aimé des tranchées (dire adieu à Marseille)

Après la soupe à 6 heures, tout le monde est couché. Dans ce grand grenier, nous sommes quarante cinq, toute la section. Un petit concert est organisé : presque chacun de nous dit la sienne. Il y a une certaine petite joie parmi nous, mais que de soupirs, de temps à autre s'échappent de nos cœurs en pensant à la maison. Je pense à ma chère famille qui a sans doute pensé aussi à moi, aux belles années écoulées.

Narrateur  (Coulisse) : Campagne 1915. 1er janvier

Aimé : l'ami Dianda qui est à mon côté me souhaite santé pour l'année qui débute et souhaite que la guerre finisse vite pour que nous ayons tous la joie de revoir nos familles. Je touche la main à tous en formulant les mêmes vœux.

Narrateur  (Coulisse) : à 9 heures rassemblement de la compagnie et défilé du bataillon devant le colonel.

Aimé : le défilé terminé, nous rentrons au cantonnement. Je m'occupe de pouvoir trouver un endroit pour manger avec mon escouade un peu tranquille et je trouve facilement chez les personnes qui dirigent la ferme. Nous mangeons ainsi tous en famille, heureux d'avoir les pieds sous la table. Régnier, Allègre, Glatien disent que depuis le 15 aout ça ne leur était pas arrivé. C'est d'unanimes félicitations de la part de tous.

Narrateur  (Coulisse) : à 5 heures, rassemblement.

Aimé : Nous retournons par Venizel, Bucy le Long. Quel chemin, quel malheur, de l'eau, de la boue par dessus les chevilles, on glisse, on tombe. Il faut avancer en hésitant. Enfin on y arrive mais dans quel état elles sont ces tranchées ! Inondées avec 25 cm d'eau. Mes camarades sont transis de froid. Pour les faire remuer, je les engueule un peu fort en leur disant de sortir toute l'eau avec des plats ou des pelles, que l'eau doit disparaître. Ils rouspètent un peu mais ils comprennent la nécessité et ils se mettent au travail. Au bout de 4 heures, l'eau a disparu et des branchages nous font un bon plancher. Cela a le don de nous éviter d'attraper un refroidissement. L'un à côté de l'autre, nous nous asseyons sur la banquette de terre enroulés dans nos manteaux. (accordéon) La pluie a un peu cessé. On s'est assoupi un peu dans cette position. Les sentinelles, je les relève à peu près toutes les deux heures. Le jour apparaît petit à petit et voilà un premier de l'an terminé.

Narrateur  (hors Coulisse): 13 janvier 1915, le 13 fatidique. La fusillade est intense, toujours dans le vallon.

Aimé : Sûrement qu'on doit se disputer chèrement les tranchées de part et d'autre en face de nous. Nous pouvons voir un grand plateau occupé par les Allemands. On peut voir leurs tranchées. C'est de là qu'ils tirent sur ceux des nôtres qui se défilent pour rattraper nos tranchées.

Narrateur  (hors Coulisse): De temps à autre, quelques uns y arrivent. Ce sont des hommes du 352ème, du 45ème chasseur et des Marocains. Ils arrivent exténués, à bout de souffle.

Aimé : Ils nous racontent que leurs tranchées sont hachées par l'artillerie. Ils tiennent là eux aussi depuis la veille .

Narrateur  (hors Coulisse): Des corps à corps se sont produits. En face des soldats le village de Crouy, petit hameau occupé encore par les français en avant, le petit cimetière à gauche ; Soisson avec son fameux clocher en partie démoli ; les ravages causés par les obus ; des feux qui couvent dans divers endroits.

Aimé : A 10 heures on nous fait part que le 352ème bat en retraite. Un peu plus tard, c'est la 10ème compagnie de notre bataillon qui se replie.

Nous, nous sommes de plus en plus visés. Les obus nous tombent à côté ; un qui tombe à 3 mètres de l'endroit où je suis, par son déplacement d'air, me fait asseoir dans mon trou et, comme heureusement pour nous la terre est détrempée, il ne fait aucun blessé parmi nous. Nous restons là pour permettre aux autres compagnies de replier. Notre situation est de plus en plus critique. L'ordre est enfin donné de nous replier. Nous arrivons devant le commandant Vaissiau dans un ordre parfait comme si nous revenions de l'exercice.

Narrateur  (hors Coulisse): il n'y a pas trois maisons sur cinq qui ne soient pas complètement démolies. Les quelques habitants qui étaient restés ou revenus, se lamentent ou font leurs ballots. Beaucoup ont chargé une charrette à bras; les gosses s'y accrochent en pleurant.

Aimé : Au bout d'une heure le sergent Saisset nous dit de nous rassembler sur la route (Voilà un nouvel ordre). Bon, il nous faut encore aller en avant. La nuit est noire, il pleut toujours. A tout moment, on s'embronche à quelque calamant.

Enfin nous arrivons à Violaine où nous passerons la nuit. C'est le 14 janvier qui est fini et avec une bien rude journée.

Narrateur  (Coulisse) : 26 janvier 1915

Aimé : On s'astique, la consigne est formelle ; on nous laisse pas flâner. Rien à signaler sinon que Louis le collègue d'Achard vient dans mon escouade. C'est un bon collègue de Marseille. C'est le premier et j'en suis content. Du 27 au 31 janvier, rien à signaler sinon que je reçois un colis de l'école d'Angèle que je partage avec les amis de l'escouade. On nous vaccine au sérum de la typhoïde. La piqure, on ne la sent pas, mais l'après-midi le bras s'alourdit, l'épaule enfle, et le soir une fièvre de cheval.

IRENE : Monsieur le Maire,

Nous habitons Hanoï où mon papa est receveur des postes. Depuis le commencement de cette guerre si angoissante partout on a ouvert des souscriptions pour venir en aide à ceux dont les papas étaient allés se battre et que l'hiver va faire si malheureux. Alors comme mon petit frère et moi sommes deux Marseillais aimant bien nos petits concitoyens nous vous envoyons nos petites économies pour vous aider à soulager un peu tant de misères. Et quand nous en aurons encore nous vous les enverrons. Deux petits marseillais du Tonkin, Paul Cornu et Jean Cornu.

Narrateur  (Coulisse) : 11 février 1915 : le bruit circule que le Général Joffre est dans la région. Au soir rien de nouveau.

15 février 1915. Dans la vallée se trouve Chevillecourt, un peu à gauche Autrèches occupée par les Allemands. On y entend les voix de personnes qui parlent très fort, des Allemands.

Aimé : notre situation du point de vue stratégique est supérieure à l'ennemi. Entre les deux tranchées nous pouvons voir une cinquantaine de soldats de la ligne qui ont été tués au mois de novembre. Voilà donc plus de trois mois que ces malheureux sont étendus là sur la terre humide ou gelée. C'est un triste tableau. Combien y resteront-ils de temps encore ?Bon Dieu, que de victimes déjà et quand cela s'arrêtera ?

Narrateur  (Coulisse) : 20 février 1915. 

Aimé : à 7 heures, le sergent Chaumerie croit devoir nous faire mettre en alerte et on se prépare non sans émotion à monter aux tranchées car les Allemands ont attaqué nos premières tranchées, à ce que l'on dit chez le commandant. Seule la 1ère section monte aux tranchées sans avoir perdu de temps. 3 heures après ils redescendent penauds car ils nous disent que l'alerte provient d'un homme de la 9ème compagnie qui est subitement devenu fou (le malheureux a du avoir le cerveau détraqué par la vue des soldats morts qui sont devant lui à 15 mètres). Il est aussitôt monté sur la tranchée et baïonnette à la main, il criait à tue-tête. En le rappelant doucement on a pu s'en saisir et le conduire à l'infirmerie d'où il a été évacué.

Nicole

Le délire du fantassin LOUIS ARAGON

L'ENFANT fantôme fend de l'homme
entre les piliers de pierre :
2ΠR, son tour de tête.
(La tour monte, attention au ciel)
Comme il mue, avec sa voix de rogomme
il effraye à tort ou raison l'orfraie empaillée
Qu'on ne voit pas à cause de la chaleur
à cause de la couleur
à cause de la douleur

Jamais la boule en buis ne pourra retomber
Sur le bout de bois blanc du bilboquet.
Nicole retourne en coulisse, envoit lumière et fumée.

 

Irène: 21 février 1915. Sur une pierre, l'inscription suivante qui est très bien faite et celui qui l'a écrite a eu la même inspiration que tous: « Quand les corbeaux seront blancs et que la neige tombera noire, le souvenir de ces deux ans s'effacera de ma mémoire ». 63ème alpin.

Narrateur  (Coulisse) : 23 février 1915. 

Aimé : Tout le monde est content. On ne sait pas où on va, mais ça ne fait rien car rien que de penser qu'on quitte ce département de l'Aisne, on est content car beaucoup y ont été blessés. Nous, depuis cinq mois que nous y trainons notre carcasse, nous en avons aussi assez de ces carrières immenses, de ces champs de betteraves. Et les habitants pas plus avenants que ce qu'il faut, beaucoup d'espions mais surtout beaucoup sont sales; sales personnellement et dans leurs maisons; ils ne savent pas ce que c'est de laver leurs malons. De partout la saleté, dans leurs cours du fumier de partout. Enfin le principal, ce sera de ne plus y retourner. Rien que de penser à ça, on ne ressent presque plus la fatigue et on repart joyeux. Il y a presque 12 heures que nous marchons, aussi on est fatigués.

Narrateur  (Coulisse) : 25 février 1915 : la neige recouvre le sol sur une hauteur de trente centimètres.

Aimé : Oh il y a de la différence d'ici à l'Aisne: de la neige partout. Nous sommes dans un vallon, les collines sont boisées, de jolis sapins sont recouverts de neige. L'effet est magnifique, ça nous change. Tout le monde a l'air content de revoir les montagnes et puis les habitants sont affables, et puis c'est les Vosges, la frontière de l'Alsace est toute proche. Dans ce bon département des Vosges, dans ce pays frontière, y laisserais-je la peau? Il me semble que non.

Narrateur  (Coulisse) : 2 mai 1915. Les journaux nous apprennent que le Léon Gambetta a été torpillé dans l'Adriatique, il y a plus de 600 victimes. Les Allemands ont de nouveau repassés l'Yser.

3 mai 1915.

Aimé : allez zou! au travail. A 7 heures et demie nous arrivons aux tranchées sans incident.

Narrateur  (Coulisse) : Jusqu'à 8 heures et demie, tout est tranquille, mais pan ! Voilà que tout à coup un formidable cri de hourra – hourra s'élève des tranchées allemandes. Il n'y a pas à dire, ces nombreux cris dans une nuit si noire émotionnent les plus courageux.

Aimé : mais les cris de hourra ! étaient partis de la gauche, se répercutant jusqu'à la droite, on a vite compris ce qu'il en est, sans doute l'anniversaire ou quelque fête, aussi on se tranquillise vite et une heure après, tout est à nouveau dans le calme. Saisset qui a voulu faire partir trois fusées les a ratées toutes les trois. La dernière surtout s'étant accrochée à une branche d'un arbre qui longe notre tranchée nous éclaire d'une façon magnifique. Aussi l'ennemi en profite pour nous tirer dessus pendant un bon moment.

Narrateur  (hors Coulisse): à signaler : la mitrailleuse de gauche, pour la seconde fois et à chaque alerte ne pouvait fonctionner. Il se trouvait à l'intérieur une balle de Schrapnell.

[Chanson Ma petite Mimi]

À la guerre
On n'peut guère
Trouver où placer son cœur
Et j'avais du vague à l'âme
De vivre ainsi sans p'tit' femme
Quand l'aut' semaine
J'eus la veine
D'être nommé mitrailleur
Ma mitrailleuse, ô bonheur
Devint pour moi , l'âme sœur...
"Quand ell' chante à sa manière
Taratata, taratata, taratatère
Ah que son refrain m'enchante
C'est comme un z-oiseau qui chante
Je l'appell' la Glorieuse
Ma p'tit' Mimi, ma p'tit' Mimi, ma mitrailleuse
Rosalie me fait les doux yeux
Mais c'est ell' que j'aim' le mieux."

 

Aimé : et dire que c'est sur eux que l'on se repose si tranquille. Au lieu de se balader toute la journée comme ils font, tous ces fricoteurs, ils feraient pas mal de regarder leur petit outil.

Narrateur  (hors Coulisse): 11 mai 1915. On nous informe que nos troupes du côté d'Arras poursuivent leur victoire et qu'ils ont de nouveau progressé de 7 kilomètres en avant, en faisant 3000 prisonniers dont 2 colonels et 40 officiers, plus 50 mitrailleuses. Allons, y-a bon comme disent les Turcots.

12 mai 1915 : les communiqués annoncent que nous avons fait de nombreux prisonniers et avancés sensiblement du côté d'Arras. 150 mitrailleuses, 40 canons, 3000 fusils. Nous avons progressé aux Dardanelles. Un sous-marin torpille le Lusitania, un paquebot anglais. Il y a 2000 passagers. 1500 périssent dont 600 américains, le célèbre richissime Vanderbilt est du nombre.

13 mai 1915.

Aimé : le collègue Allègre depuis une heure nous tire souci à tous. Il se trouve dans un énervement extrême. A 8 heures son mal empire de plus en plus et à 9 heures, je suis obligé de le conduire à l'infirmerie du bataillon. Il use du couteau et de la baïonnette. Il se dit envoyé par des êtres célestes et en correspondance avec eux par le téléphone qu'il vient d'installer au tuyau de la cheminée de la casbah. Ah, pauvre garçon ; depuis une quinzaine, on le voyait venir mais on n'aurait pas cru que son mal aille si vite. En le quittant à l'infirmerie il veut quand même m'embrasser. Le cœur me gonfle et en le quittant, je ne puis m'empêcher d'essuyer une larme car voilà 8 longs mois que nous faisons campagne ensemble et j'avais pu apprécier son bon cœur. 

Narrateur  (Coulisse) : 20 mai 1915. 

Aimé : je sors pour aller souper à Corcieux avec l'ami Bonnet. Nous nous retrouvons une dizaine. Il y a Deyna et Trousseau, des vieux collègues. On mange bien et on boit encore mieux. Nous rentrons encore dans le grand café pour boire encore un coup et c'est la dernière goutte qui fait mal, on le dit. Aussi avec Deyna, car nous sommes tous les deux, nous avons de peine à regagner Vichibure. Chacun est un peu cuit. Pour moi il y a longtemps que je n'avais pas attrapé la pareille, aussi on rigole tous. Il y en a qui sont plus allumés que moi.

[Chanson La Madelon] Daniel chante seul

Pour le repos, le plaisir du militaire,
Il est là-bas à deux pas de la forêt
Une maison aux murs tout couverts de lierre
« Aux Tourlourous » c'est le nom du cabaret.
La servante est jeune et gentille,
Légère comme un papillon.
Comme son vin son œil pétille,
Nous l'appelons la Madelon
Nous en rêvons la nuit, nous y pensons le jour,
Ce n'est que Madelon mais pour nous c'est l'amour
Quand Madelon vient nous servir à boire
Sous la tonnelle on frôle son jupon
Et chacun lui raconte une histoire
Une histoire à sa façon
La Madelon pour nous n'est pas sévère
Quand on lui prend la taille ou le menton
Elle rit, c'est tout le mal qu'elle sait faire
Madelon, Madelon, Madelon !

Enfin c'était perm. Au matin, quand je me réveille, les cheveux me font un peu mal, je ne suis pas le seul.

 

Narrateur  (Coulisse) : 24 mai 1915.

Aimé : dès la première heure, on nous fait faire les sacs en fantaisie pour une revue, on ne sait pas par qui. L'on dit par Joffre et même le président de la république. Il n'y a rien d'étonnant à tout cela. Ça nous repose de la veille car on a les cheveux qui font mal. A 3 heures la compagnie est rassemblée pour nous lire un rapport du ministre de la guerre qui informe les troupes françaises que l'Italie a déclaré la guerre à l'Autriche. Voila pour cette fois, on peut dire un allié de plus.

Narrateur (Coulisse) : du parc d'aviation qui se trouve aux alentours s'envolent de nombreux aéroplanes. Par moment ils sont 5 ou 6. Il y en a deux qui se font remarquer par les loopings qu'ils exécutent.

Aimé : on dit qu'il y a Pégoud, le célèbre aviateur. On entend aussi venant de la direction de Corcieux des airs de pas redoublés exécutés par des musiques militaires. Quelques uns qui reviennent du patelin affirment que c'est Monsieur Poincaré qui passe la revue au bataillon de marche.

Narrateur  (Coulisse) : 26 mai 1915. Boyau du Reichacker ; les sapins sont tous coupés par les obus et la terre est bouleversée de fond en comble. FUMEE

Aimé : ce qui est le plus pénible pour l'instant c'est l'odeur que l'on y respire. Ça sent le mort et à cela, il n'y a rien d'étonnant car il y a sur le Reichacker un grand nombre de soldats français et allemands étendus là qui ne sont pas enterrés, « le tombeau des diables bleus ». Et voilà toute la nuit nous serons obligés de jeter dans nos tranchées du désinfectant.

Pierre fendre Louis ARAGON

Jours d'hivers Copeaux
Mon ami les yeux rouges
Suit l'enterrement Glace
Je suis jaloux du mort
Les gens tombent comme des mouches
On me dit tout bas que j'ai tort
Soleil bleu Lèvres gercées Peur
Je parcours les rues sans penser à mal
avec l'image du poète et l'ombre du trappeur
On m'offre des fêtes
des oranges
Mes dents Frissons Fièvre Idée fixe
Tous les braseros à la foire à la ferraille
Il ne me reste plus qu'à mourir de froid
en public.

 

Narrateur : 29 mai 1915.

Aimé : Dès le réveil, allez zou, au travail la 2ème et 3ème escouade. Pour le coup, les hommes qui, depuis plus de trois jours n'ont pu dormir, rouspètent. On se croyait presque au repos et on est obligé de partir. Je ne ris pas moi-même car je le comprends et comme les autres, et plus même, j'aurais besoin de repos.

Narrateur : A 6 heures, le 67ème arrive pour aller au Reichackerkopf.

Aimé : nous montons au camp. Dedans la paille est mouillée et il pleut encore. Ah, quelle vie de malheur ! Dans ce même moment, la fanfare du 121ème joue des pas redoublés comme s'ils étaient au quinconce des allées de Meilhan. Ces bruits doivent aller du côté de la vallée de Munster et faire entendre aux habitants que nous ne sommes pas loin. Le concert est terminé par la Marseillaise. Chacun de nous pense à ceux qui au Reichacker ou au Châtel reposent en paix, et ils sont bien nombreux. 0n peut dire que ceux-là sont encore heureux, pas eux, mais leurs parents car un jour ou l'autre, à la fin de la guerre, ils pourront les faire transporter dans un caveau de leur cimetière.

Si je mourrais là bas Guillaume APPOLINAIRE

Si je mourais là-bas sur le front de l'armée
Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée
Et puis mon souvenir s'éteindrait comme meurt DANIEL
Un obus éclatant sur le front de l'armée
Un bel obus semblable aux mimosas en fleur
Et puis ce souvenir éclaté dans l'espace
Couvrirait de mon sang le monde tout entier
La mer les monts les vals et l'étoile qui passe NICOLE
Les soleils merveilleux mûrissant dans l'espace
Comme font les fruits d'or autour de Baratier
Souvenir oublié vivant dans toutes choses
Je rougirais le bout de tes jolis seins roses
Je rougirais ta bouche et tes cheveux sanglants DANIEL
Tu ne vieillirais point toutes ces belles choses
Rajeuniraient toujours pour leurs destins galants
Le fatal giclement de mon sang sur le monde
Donnerait au soleil plus de vive clarté
Aux fleurs plus de couleur plus de vitesse à l'onde IRENE
Un amour inouï descendrait sur le monde
L'amant serait plus fort dans ton corps écarté
Lou si je meurs là-bas souvenir qu'on oublie
- Souviens-t'en quelquefois aux instants de folie
De jeunesse et d'amour et d'éclatante ardeur - DANIEL
Mon sang c'est la fontaine ardente du bonheur
Et sois la plus heureuse étant la plus jolie
Ô mon unique amour et ma grande folie TOUS LES 3

 

Narrateur : 3 heures du matin

Aimé : nous arrivons à nos anciennes tranchées que nous voyons abandonnées car le 47ème a suivi un nouveau tracé et ils ont commencé de nouvelles tranchées à 60 mètres au-dessous. Aux anciennes, tout était terminé et ici il y a tout à faire. Nous discutons de cette terrible avancée et surtout du travail qu'il nous laisse à faire : 150 mètres de tranchée pour n'être occupé que par une trentaine d'hommes au plus.

Narrateur : la section compte sur les carnets 52 hommes, mais il y a les hommes de liaison, les pionniers, les cuisiniers, les sapeurs et maintenant jusqu'au clairon.

Aimé : Tout ça fricote en arrière, de fait qu'à 30 hommes il faudrait en cas d'attaque en arrêter 200 et faire le travail de 100 pour faire ce que le commandant vient de tracer. Ah quel courage il faut avoir ! Aussi tous les hommes sont-ils colère.

Narrateur : 5 juillet 1915: journée calme.

Aimé : Nous ne pouvons lever les yeux de sur Metzeral que nous voyons au loin dans le fond de la vallée. Ah, quelle différence d'il y a deux mois. A présent, il n'y a guère plus d'une douzaine de maisons qui semblent intactes, quant aux autres elles sont complètement démolies. Cela fait peine à voir.

Narrateur : 7 juillet 1915. Dès qu'il fait jour, tout le monde est debout et chacun pour un motif ou un autre raconte qu'il n'a pas pu fermer l’œil de la nuit.

Aimé : Pardi. Les crapouillots y sont pour quelque chose. Personne ne l'avoue mais c'est bien cela. Je termine avec Glatier une jolie bague que je destine à ma chère petite femme adorée. Elle sera surement plus jolie que la première. A 4 heures on nous informe qu'il faut faire nos ballots et que nous sommes relevés par le 64eme. Nous prenons nos dispositions de départ et après avoir passé par Satel-Bas où je serre la main à l'ami Mater, nous allons relever à Ampfershach où nous reprenons notre ancienne casbah, l'estomac un peu moins serré et en disant adieu au Reichackerkopf.

Reichackerkopf, tombeaux des chasseurs alpins.

Air du chant de Craonne à l'accordéon.
L'Aimé des tranchées (dire adieu à Marseille)

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