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Marseillais fais ton devoir !

Texte intégral du spectacle (1ère partie)

L'Aimé des tranchées (dire adieu à Marseille)

L'Aimé des tranchées (dire adieu à Marseille)

Irène est la première à entrer en scène, elle joue le chant du départ à l'accordéon, puis pose son accordéon, se lève et déclame : 

"Et qu’on n’imagine pas une guerre courte, se résolvant en quelques coups de foudre et quelques jaillissements d’éclairs […]. Ce seront des masses humaines qui fermenteront dans la maladie, dans la détresse, dans la douleur, sous les ravages des obus multipliés, de la fièvre s’emparant des malades. »
Jean Jaurès, discours du 20 décembre 1911 devant les députés.

Irène retourne s'asseoir. Nicole entre sur scène, parle tournée vers Irène.

Narrateur : 1er août 1914 : le matin les journaux publient l'assassinat de Jaurès le grand tribun socialiste, sa mort cause une vive affliction dans tous les milieux ouvriers.

Nicole sort. Puis Daniel entre depuis la coulisse.

Aimé : ma femme me réveille pour aller en ville. Dans le tram nous apprenons que l'ordre de mobilisation est ordonné. La foule de partout est nerveuse et compacte, l'on s'aborde sans se connaître. Je vois un exemplaire de l'affiche dans la salle des dépêches du Petit Provençal. Personne n'a l'air de se rendre compte de ce que cela en résultera. L'on semble se dire depuis longtemps « on le prévoyait ».

Daniel reste sur scène, Nicole parle depuis coulisse et va prendre le bras de Daniel à la fin du texte

Narrateur : 3 août 1914. En chemin de nombreux camions de toutes sortes sont remplis de mobilisés. Tout le monde s'interpelle, l'on chante même, personne qui soit triste. Beaucoup de femmes donnent le bras à leur mari.

Nicole et Daniel marchent ensemble. Ils s'arrêtent pour chanter.

Aimé : on se dirige vers la gare.

[Chant du départ]

Partez, vaillants époux,les combats sont vos fêtes,
Partez,modèles des guerriers,
Nous cueillerons des fleurs pour couronner vos têtes ;
Nos mains tresseront des lauriers.
Et si le temple de mémoire
S 'ouvrait à vos mânes vainqueurs
Nos voix chanteront votre gloire,
Nos flancs porteront vos vengeurs
La République nous appelle
Sachons vaincre ou sachons périr,
Un Français doit vivre pour elle,
Pour elle un Français doit mourir (bis).

 

Narrateur : Là, chacun cherche un ancien ami, un collègue pour faire route ensemble.

Nicole et Daniel cherchent dans le public.

Aimé : A 5h50, non sans émotion car je ne veux pas le montrer, j'embrasse ma femme et ma fille. Daniel embrasse Nicole et s'éloigne. Ah ! Que j'aurais de peine à décrire ce que le cœur en pense de cette cruelle séparation. Enfin il faut faire son devoir. Daniel s'avance dans le public. Le trajet est long. De partout l'on nous acclame. Enfin à 6h et demie nous arrivons à Villefranche. Là, il n'y a personne pour nous recevoir, ni nous renseigner. Impossible de savoir où aller. Le lendemain, à la première heure, avec quelques amis, nous cherchons où se rassemble notre compagnie, la 1ère du 7ème bataillon territorial alpin.

Narrateur (Nicole depuis coulisse): 1 capitaine, 2 lieutenants, 1 sergent major désignent aux hommes qui se présentent l'endroit du rassemblement.

Aimé (Daniel serre des mains dans le public): Je serre la main à plusieurs amis, M. Bouté, le représentant de la maison Rémusat, les minotiers de Marseille, et bien d'autres. Le capitaine dans l'espace de deux heures nous a bien rassemblés 20 fois et me semble un peu lourd. Enfin nous sommes équipés.

Narrateur (Coulisse) : 5 aout 1914

Aimé (Daniel repart vers la scène): au rassemblement du matin, avec 15 sous-officiers, 20 caporaux et 300 hommes, nous sommes désignés pour Grasse afin de compléter le 5ème Bataillon Territorial Alpin. A 9 heures nous prenons le train pour Cannes. Nous arrivons à Grasse à 14 heures. L'on nous conduit à l'école primaire de garçons où nous serons cantonnés.

Narrateur (Coulisse): 6 aout 1914

Aimé (Daniel prend une chaise sur le côté, l'amène sur le devant de la scène, devant les cartons, s'assoit): nous avons passé la nuit sur la paille. Sitôt que nous pouvons sortir je le fais avec quelques amis. Je ne m'imaginais pas Grasse aussi important et surtout si coquet.

Nous rentrons à 9 heures après avoir lu les Dépêches du Petit Niçois et aussi bu un bon café en compagnie des Cabots Blancs de la Penne, Courtois Casimir du Boulevard Chave, Boyer de l'imprimerie Moullot, Aubert d'Endoume et Samson.

Narrateur  (Coulisse) : 8 aout 1914

Aimé  (Daniel assis) : Le manger est maigre. Le soir l'on sort avec les copains lire les dépêches.

Narrateur  (Coulisse) : rien d'important sinon que la ville de Liège est décorée de la Légion d'Honneur.

9 aout 1914. Le soir, des dépêches annoncent la rentrée des Français à Mulhouse. Proclamation du Général Joffre aux Alsaciens.

10 aout 1914.

Aimé  (Daniel assis) : rien de nouveau en ce qui nous concerne, ni habillés, ni équipés. Je souffre d'un gros mal aux reins.

Narrateur  (Coulisse) : les dépêches sont toujours satisfaisantes. Marche en avant des troupes françaises en Alsace. Les français font leur jonction avec l'armée belge. Le roi Albert est décoré de la Médaille Militaire.

13 aout 1914.

Aimé  (montre ses chaussures) l'on nous habille avec des frusques de N°3. Les souliers sont trop mauvais pour que je me donne la peine de les essayer. Je m'en achète une paire au prix de 14,50 francs.

Narrateur  (Coulisse) : 20 aout 1914: rien de nouveau. Toujours du changement dans les escouades. 36 hommes à servir à l'heure de la soupe. Les journaux annoncent que les allemands entrent à Bruxelles.

23 aout 1914: le Général visite le cantonnement de la compagnie à 9 heures et demie.

Aimé  (au garde à vous): depuis 7 heures nous l'attendions. C'était dimanche pardi !

Narrateur  (Coulisse) : 1er septembre 1914.

Aimé  (debout): je suis affecté à la 2ème escouade. Le caporal Bousquet commande la première escouade ; c'est un bon garçon. Nous sommes vite deux bons amis. L'après-midi le capitaine tient à ce que les nouveaux lui soient présentés. Daniel se met au garde à vous. C'est un homme de petite taille, c'est un marseillais employé de banque. Il se nomme Augustin. Il est très avenant et nous adresse des paroles encourageantes et flatteuses. Je reconnais Paul Minel lieutenant qui est le cousin germain de Prosper. Daniel salue une personne du public. Je me présente à lui. Il me dit qu'il est très heureux de faire connaissance, qu'il compte que je saurais faire mon devoir et qu'en retour je peux compter sur lui pour avoir quelques petites faveurs. Daniel se remet assis, s'assoupit.

Narrateur  (Coulisse) : du 2 au 6 septembre1914

Aimé  (sursaute): à midi, au moment où je faisais la sieste un homme de garde vient me réveiller et me dit qu'une dame me demande au poste. Oh surprise ! C'est ma femme. De suite je sors l'embrasser. Daniel se met debout. Sitôt après je vais demander la permission au lieutenant Minel qui me l'accorde car justement nous le rencontrons sur le trottoir devant l'hôtel. Ma femme lui cause un peu car ils se connaissent. Jusqu'au 10 septembre c'est la bonne vie que l'on mène : diner au restaurant, promenade du matin au soir.

Narrateur  (Coulisse) : jusqu'au 13 rien de nouveau. 

Aimé  (avance vers le public): je vais à la gare, on y débarque 600 blessés venant de Lunéville.

Narrateur  (Nicole sort de la coulisse): les dépêches annoncent que les Allemands battent en retraite sur toute la ligne. 14 septembre 1914 : un ordre ministériel ordonne au commandant de faire partir pour Grasse tous les hommes des classes 99 – 98.

Aimé : Nous partons 150 de suite le soir à 6 heures. Tous les copains, les officiers, le commandant même nous accompagnent à la gare. Une foule nombreuse qui fait la haie sur tout le parcours nous acclame. On se sent émotionné. Le collègue Bonnet qui a levé sa vareuse est menacé de 8 jours de prison par le capitaine qui arrive. Il n'a pas l'air rigolo, le type, car il nous dit qu'ici on y est pas venu pour s'amuser. Il effraye tout le monde car il ne parle que prison et cellule.

Narrateur  (Coulisse) : 17 septembre 1914.

Aimé : l'on nous fait monter au champ de tir un peu trop vite. Quelqu'un rouspète et reste en arrière ce qui n'a pas l'air du goût de l'officier, un lieutenant qui, avant de redescendre, nous fait un petit discours qui n'est pas piqué des vers. Notamment, il nous reproche d'avoir pris des habitudes indignes de l'armée française; murmures sur toute la ligne.

Narrateur  (Hors Coulisse): 18 septembre 1914; de très bonne heure, les deux détachements sont rassemblés dans la cour du quartier en tenue de départ. 

Aimé : Nous allons dans le Nord au dessus de Paris. A 11 heures, nous arrivons à Marseille. Daniel se tourne vers Nicole. J'ai le grand bonheur d'y embrasser ma femme et ma petite adorée. Nous changeons de train ce qui est ennuyeux car ça me démange de rester avec ma petite famille.

Narrateur  (fais un signe de la main et part en coulisse): le train va partir. La locomotive jette un grand coup de sifflet.

Aimé : elles descendent du train et moi, pour la dernière fois, je les suis et du temps que le train s'ébranle, je leur fais une dernière caresse à ces deux êtres que j'aime tant. Daniel se met assis. Je saute dans mon compartiment et tant que je pourrais les voir je leur envoie des baisers. A minuit, nous sommes à l'Estaque, ce beau site. C'est le 19. LUMIERES Dire adieu à Marseille que l'on devine par ses milliers de réverbères.

Nicole sort de la coulisse pour chanter. Daniel reste assis.

[Refrain Craonne]

Adieu la vie, adieu l'amour,
Adieu toutes les femmes.
C'est bien fini, c'est pour toujours,
De cette guerre infâme.
C'est à Craonne, sur le plateau,
Qu'on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés
C'est nous les sacrifiés !

 

Narrateur (Nicole sur scène): 20 septembre 1914. Dans le compartiment : Bonnet, Troucheau, Reboul, Long, Ribout.

Aimé  (assis): nous reprenons notre marche vers le Nord en tournant par la ligne de ceinture qui contourne Paris. Nous apercevons la tour Eiffel de Champigny, Rosny sous Bois, Noisy le Sec, Bobigny. Arrivés au Bourget nous voyons de nombreux canons et des prisonniers allemands.

Narrateur  (Coulisse) : 21 septembre 1914 ; 6 heures et demie, Crépy en Valois.

Aimé  (assis): nous voyons pour la première fois les ravages causés par la guerre. A Villers-Cotteret nous faisons la soupe devant nos wagons car le train s'est encore arrêté. Nous entendons pour la première fois le bruit du canon (accordéon). Du wagon où nous sommes nous pouvons voir de nombreux avions. Sur une route nous voyons aussi, encadrés par des Dragons 300 prisonniers allemands. A Emeville nous descendons du train. C'est notre terminus. Il y a 60 heures que nous sommes partis de Grasse. Le canon (accordéon) qui tue et que nous entendons plus distinctement tonne sans discontinuer depuis 7 jours que l'on nous dit.

Narrateur  (Coulisse) : il pleut à torrent. (accordéon)

Aimé : ça, c'est le commencement de nos misères. Le bois brûle difficilement. Quand la soupe est prête nous sommes mouillés jusqu'à la peau. Dans mon assiette, la grêle augmente le bouillon. De suite après nous mettons sac au dos, nous faisons une marche de 22 kilomètres pour arriver à Montigny où nous couchons.

Narrateur  (Coulisse) : 22 septembre 1914, Vic sur l'Aisne 

Aimé : là, par le fait, nous nous trouvons sur la ligne de feu.

Narrateur (hors coulisse) : Le village a été évacué par les habitants. Les Allemands qui sont passé par là en battant en retraite ont tout saccagé.

Aimé : Un obus (accordéon) éclate sur la minoterie qui longe la rue où nous sommes. Ça nous effraye un peu ; l'on commence à comprendre ce que l'on veut de nous. Ce n'est pas dans un fort surement que l'on nous envoie et quand je disais que nous allions à Paris à ma femme et à ma fille, c'était pour les rassurer mais je savais que je disais pas la vérité.

Narrateur : Dans la soirée arrive un détachement du 64ème bataillon alpin.

Aimé : Martin, Roux, Rouby et beaucoup d'autres anciens collègues sont esquintés, qu'ils me disent. Je vais rejoindre ma compagnie qui va cantonner. L'on croit s'y reposer ; mais l'on n'a pas le temps de s'endormir car à 8 heures l'on vient nous dire de mettre sac au dos tout de suite. Nous aurons la mission de garder l'entrée du village. Des créneaux sont établis.

Narrateur  (Coulisse) FUMEE : il fait un brouillard terrible, on dirait qu'il pleut (accordéon) 

Aimé: nos manteaux que nous avons jetés sur nos épaules sont trempés jusqu'à nos vareuses avec un froid qui nous surprend, nous qui venons du sud. C'est la première fois que nous sommes placés ainsi face à l'ennemi, aussi chacun de nous fait son devoir, remplit bien sa mission de sentinelle.

Narrateur  (Coulisse) : 23 septembre 1914

Aimé (debout): A 5 heures, nous allons de nouveau reprendre notre place aux créneaux. Avant d'arriver à Saint Christophe un aéroplane allemand qui survole dans le ciel nous signale à son artillerie. Aussitôt une pluie d'obus (accordéon) tombe à nos côtés sans faire de mal à personne. Nous nous sommes tous jetés à plat ventre dans les fossés qui longent la route. De là nous voyons retourner de nombreux blessés (ça nous remue un peu tous, ce défilé). Arrivés à Saint Christophe l'on nous fait tous entrer dans le cimetière où au milieu s'élève l'église paroissiale. Là, nous formons les faisceaux et l'on nous dit que nous y ferons la soupe : drôle d'endroit.

Narrateur  (hors coulisse): Ah ! quand les gens de l'endroit retourneront, comme ils seront consternés en voyant leur église à moitié démolie, les pierres tombales cassées, les barrières défoncées. Dans un coin l'on y a enterré 3 officiers d'artillerie. De temps à autre les obus (accordéon) tombent à peu de distance.

Aimé : quelques uns d'entre nous ramassent les morceaux de fonte et les montrent comme chose nouvelle.

Narrateur  (Coulisse) : 25 septembre 1914

Aimé : ce qui nous émotionne le plus c'est que sur notre chemin, nous voyons de nombreux soldats allemands morts face au sol, d'autres « en moulon » étendus par terre dans la boue de ce bois. Et dire que peut-être leurs femmes et leurs enfants les croient en bonne santé. Ah la guerre ! Enfin nous arrivons sur un plateau où nous distinguons des trous où des chasseurs sont fourrés. Voila pourquoi l'on nous a fait quitter Marseille pour venir ici. De partout des trous, où 2, 3 ou 4 hommes y sont fourrés. Nous entrons dans l'un : nous faisons des exercices d'assouplissement pour nous y enfiler et nous sommes serrés comme des moutons. Les obus (accordéon) tombent toujours. On est assez abrité dans ces cahutes, mais nous sommes guère rassurés, aussi les réservistes nous chinent. Louis, de dedans son trou qui est au ras de la tranchée semble après chaque coup le roi de la crèche. Nous avons les boches à 900 mètres. Moi, je n'ai point peur mais ma pensée est toujours à la maison. J'ai appris que deux collègues ont été tués et un blessé. Tout cela fait réfléchir à notre âge lorsque l'on a une famille que l'on chérit.

Narrateur  (Coulisse) : 26 septembre 1914

Aimé (en marchant) : l'adjudant qui nous commande nous dit qu'il s'agit d'aller déloger les Allemands qui occupent une tranchée à la cote 150. C'est notre premier contact avec eux, aussi l'on se résigne et en silence l'on s'achemine. Pas plus tôt que nous avons quitté le chemin qui formait talus, une pluie de balles (accordéon) nous reçoit. Nos mitrailleuses jouent leur rôle, on se couche à plat ventre. On repart de nouveau en avant, baïonnette au canon ; ma section se disperse. La fusillade dure toujours. Je fais un bond en avant avec quelques uns et je m'envoie dans une tranchée où je tire comme les collègues sur « objet groupé ». Ce sont les allemands qui abandonnent. Ça aura duré une demi-heure.

Narrateur  (Coulisse) : 28 septembre 1914

Aimé (assis) : j'ai de la fièvre et de la dysenterie. Je ne mange pas un sou de pain par jour. Dans un moment de sommeil, j'ai revu ma femme, ma petite, ma belle sœur Anna qui faisait marcher Adrienne ainsi que Eugène. Je les voyais sur le boulevard Baille. Ah ! Belle vision que j'aurais toute la nuit dans les tranchées que nous occupons à nouveau.

Narrateur  (Coulisse) : 30 septembre 1914

Aimé : Il y a 8 jours que nous sommes dans les environs. Que de coups de canons j'ai entendu tirer. Dans ce duel nos 75 se distinguent parfaitement, il nous en faudrait beaucoup. Je n'ai pas pu encore distinguer un allemand. Un aéroplane français qui revient des lignes ennemies fait des signaux à un ballon captif. D'autres avions retournent aussi, c'est magnifique. De nos places, nous applaudissons discrètement. Des canons allemands leur tirent des obus (accordéon), ils semblent les défier. Il est 6 heures du soir, de toute la journée, l'on ne nous a rien porté à manger. Il y a des amis qui rouspètent.

[Craonne]

Quand au bout d'huit jours, le r'pos terminé,
On va r'prendre les tranchées,
Notre place est si utile
Que sans nous on prend la pile.
Mais c'est bien fini, on en a assez,
Personn' ne veut plus marcher,
Et le cœur bien gros, comm' dans un sanglot
On dit adieu aux civ'lots.
Même sans tambour, même sans trompette,
On s'en va là haut en baissant la tête.

 

Narrateur  (Coulisse) : 2 octobre 1914 

Aimé : à 6 heures du soir, l'ordre arrive que 4 bataillons alpins sont relevés et nous devons aller à un village tout près à 5 kilomètres en arrière, Braur que l'on dit. Nous revoyons Saint Christophe qui est à moitié démoli ; seule son église est indemne.

Cela fait peine à voir. Des blessés trainent encore le long du chemin. De nombreux chevaux morts sont allongés dans les champs voisins. A 1 heure du matin, nous croisons deux régiments de zouaves; eux aussi ne sont pas fiers, leurs pantalons blancs sont joliment sales. A 8 heures, nous marchons toujours aussi chacun tire sur les courroies, les pieds deviennent en dentelle.

Narrateur  (Coulisse) : 9 octobre 1914

(Irène se lève et bouge les cartons)

Aimé: toute la journée, on travaille à améliorer les tranchées. On les approfondit. On fait des couverts avec des branches, des « claies ». Le soir, changement de secteur, et on travaille toujours, c'est pas rigolo.

Narrateur  (Coulisse) : 21 octobre 1914

Aimé : à 8 heures et demie avec Reboul, Martin, Troucheau et Régnier, nous sommes placés en sentinelle devant les tranchées. Une nuit noire. Les balles de temps à autre sifflent à nos oreilles. Les Boches avec leur réflecteur cherchent à découvrir nos avant-postes. LUMIERE Ils lancent de nombreuses fusées bleues, ce qui nous oblige à nous allonger par terre à plat ventre. Le 64ème bataillon alpin qui est à notre droite à un certain moment fait un feu nourri sur eux, ce qui a le don de les faire taire. C'est dommage car ces fusées lancées en l'air dans ces bois me font rappeler les tableaux apothéose d'une revue aux Variétés. (Daniel va s'asseoir)

Narrateur  (Coulisse) : 25 octobre 1914

Aimé : au matin nous causons avec le proprio de la ferme M. Levêque, adjoint au maire. Un bon déjeuner au lait, un bon diner en compagnie de Daumas sergent, Troucheau, Bonnet et Deyna chez une bonne dame (Mme Levêque) nous régale car nous avons les pieds sous la table et une assiette blanche pour chacun. Ça nous rappelle un peu notre chère maison. Le soir l'on se couche dans la paille, il fait très froid et il pleut (accordéon). Le manteau et le couvre pieds ne me garantissent guère, tant pis l'on est à l'abri et l'on s'endort non sans penser à sa chère famille et dans l'espoir de la revoir vite.

Narrateur  (Coulisse) : 29 octobre 1914

Aimé : au matin dix caporaux et un sergent par section, nous partons sous la conduite du lieutenant Pourriere visiter les tranchées qu'exécute le 87ème territorial (ça, c'est les veinards). Le travail qu'ils font, c'est au cas où nous serions obligés de battre en retraite. Soit dit en passant, ça oui, ce sont de belles et bonnes tranchées. Elles sont pourvues de tout le confort et surement que les journalistes ne doivent voir que celles là mais pas les nôtres.

Narrateur  (Coulisse) : 31 octobre 1914 

Aimé : journée où on devine qu'il y aura du « pastis ». Dans un silence profond, les 1000 hommes que nous sommes, après quelques ordres donnés à voix basse par les officiers, nous mettons en marche. Il fait froid ; on ne le ressent pas car on marche vite. A minuit on repart. Au même moment nos canons tirent un feu continu sur l'ennemi. Avec une trentaine d'hommes je suis le sergent major, mais voyant que celui-ci s'égare je fais mon possible pour l'arrêter.

Narrateur  (hors coulisse,parle à Aimé directement): arrivé à un chemin, le chef s'arrête enfin. Les hommes s'égarent; lui-même ne sait plus où aller. La canonnade l'a effrayé sans doute

Aimé (répond au narrateur): et le plus rigolo, il traite tout le monde de froussard!

Narrateur  (hors coulisse): le caporal Bernard lui dit qu'après l'attaque, la compagnie doit rentrer au village.

Nicole reste au garde à vous

Aimé : Mais sans plus écouter, le chef prend la direction du village. Nous quittons le bois pour suivre la route ; après avoir parcouru 500 mètres, nous sommes arrêtés par le médecin major qui, après avoir vertement admonesté le chef pour s'être égaré avec sa section, a le tort d'aller dans la direction contraire de l'ennemi. Nous rentrons de nouveau dans le bois. Notre situation devient très critique car les balles nous sifflent aux oreilles. C'est alors que je dis au chef de se mettre à l'abri, et en effet nous sommes pas plutôt couchés à plat ventre l'un contre l'autre derrière un gros arbre que les obus éclatent à quelques mètres derrière nous. Des éclats nous tombent sur tout le corps sans nous faire du mal, heureusement !

Narrateur  (hors coulisse): l'attaque dure toujours : le village de Vally qui est devant est tout en flamme. Des deux côtés l'on se canarde durement. L'on entend crier les Allemands.

Aimé : Dans cette attaque, nous avons eu deux tués et quatre blessés.

Narrateur  (hors Coulisse): 1er novembre 1914. De bon matin, tout le monde est levé. Chacun raconte ce qu'il a fait la veille, et chacun est heureux de se revoir sain et sauf. C'est la journée de la Toussaint, la populace doit encombrer les guichets au kiosque du tram de Saint Pierre. Que de pères, mères, épouses, enfants, sœurs qui doivent être inquiets sur le sort de celui qu'ils chérissent et qui se trouve sur les lignes de feu.

[Chant du départ]

De nos yeux maternels ne craignez pas les larmes :
Loin de nous de lâches douleurs !
Nous devons triompher quand vous prenez les armes :
C'est aux rois à verser des pleurs.
Nous vous avons donné la vie,
Guerriers, elle n'est plus à vous ;
Tous vos jours sont à la Patrie :
Elle est votre mère avant nous.

 

Narrateur  (Coulisse) : 4 novembre 1914, Acy le Haut

Aimé : nous rentrons au cantonnement, mais pas plus tôt installés que l'on vient nous dire qu'il ne faut pas défaire les sacs car dans deux heures il faudra de nouveau repartir. Cela commence à ne pas nous faire rire , et dire que nous sommes mouillés, enfin tant pis, c'est les ordres. On dit que l'on doit aller relever dans les tranchées. Daniel se dirige vers l'arrière des cartons. « C'était pas la peine », disent quelques uns « de nous faire monter ici de Serches, l'on y était plus près ». Ils ne savent pas encore ceux là que l'on ne doit pas discuter un ordre (c'est l'habitude).

Narrateur  (Coulisse) : 16 novembre 1914, Vrigny

Aimé (reste debout derrière les cartons): les allemands ne nous laissent pas tranquilles ; à tout moment des obus (accordéon) éclatent aux alentours de la maison où nous sommes. Il y a avec moi Allègre, Glatien, Goulet, Pelissier ; ils se relèvent toutes les trois heures. Le poste est dangereux mais comme on n'y est que 5, on est tranquille. Lorsqu'on nous porte la soupe on nous fait part que Mouton vient d'être tué. C'était lui aussi un territorial de ma classe, il était marié et père de trois enfants. C'est bien malheureux et sa mort sera bien regrettée.

Narrateur  (hors coulisse, Daniel reste au garde à vous): Il était très dévoué à la section comme cuisinier et c'est en venant faire la distribution de pain dont il avait un sac sur la tête qu'une balle l'a atteint à la bouche. Il est tombé d'un seul coup sans prononcer une parole. Sa mort est due à son dévouement ; cela lui a enlevé de l'esprit toute prudence. Le boyau était occupé par des hommes qui y travaillaient ; ne voulant pas faire de retard, il est monté sur le plateau et c'est là qu'il a été tué.

17 décembre 1914

Aimé : de crainte du bombardement on nous rassemble dans une grande grotte. Avec le caporal Nougarède, mon collègue, nous sortons car dans ma musette il y a un colis reçu la veille qui contient deux grives et un gâteau que M. Brutinel y a joint, et cela mérite plus d'honneur que d'être mangé dans une grotte ; aussi c'est chez Mme Levêque que nous nous dirigeons. Bien reçus par elle après lui avoir touché la main, nous faisons chauffer notre boite. Les grives sont dégustées à leur juste valeur; le gâteau de même. Un bon café que Mme Levêque nous a préparé est bu avec plaisir pendant que nous fumons un bon cigare que ma chère épouse avait eu la précaution d'ajouter dans le colis. Le sergent Daumas profite du café et du cigare. Ah on se sent heureux ! Un bon litre de vin avait servi à nous rincer le bec, ce qui n'était pas peu dire.

Narrateur  (Coulisse) : 19 décembre 1914, Acy

Aimé : La maison où la veille je mangeais les grives est touchée. Mme Levêque me dit que nous avons été heureux d'y venir la veille. 

Narrateur  (Coulisse) : Tous les enfants au dessous de 14 ans sont évacués sur le centre de la France.

24 décembre 1914

Aimé: la veille de Noël, on semble plus heureux. On nous porte la soupe gelée et un morceau de viande bouillie, triste repas chaud. Un morceau de chocolat nous est offert mais nous l'assortons de vin et de café. Nous travaillons tous pour améliorer les tranchées car elles sont en très mauvais état. Voila une nuit de réveillon guère enviable. A la grotte, le caporal mitrailleur a dit la messe. Les Allemands, eux, ont chanté toute la nuit.

Narrateur  (hors Coulisse): 31 décembre 1914. Départ à 6 heures pour une manœuvre combinée avec le 64ème. A 11 heures et demie la manœuvre est finie. Les deux bataillons se rassemblent sur la route pour s'en aller. Les clairons passent en tête. Le colonel prend le commandement des bataillons. En arrivant devant la grille du château où est le Général, le colonel fait arrêter, mettre baïonnette au canon et en avant pour défiler devant le Général.

Aimé : nous passons devant le château. Le Général s'y tient avec tout son état-major. C'est un homme de très forte corpulence ; il a revêtu la nouvelle tenue (bleu clair), il a l'air satisfait.
Une toute petite réflexion personnelle : en plus des officiers, il y a bien 800 types qui fricotent là, à l'abri de tout danger, des balles, du froid, de la pluie et du reste.

[Craonne]

C'est malheureux d'voir sur les grands boul'vards
Tous ces gros qui font leur foire ;
Si pour eux la vie est rose,
Pour nous c'est pas la mêm' chose.
Au lieu de s'cacher, tous ces embusqués,
F'raient mieux d'monter aux tranchées
Pour défendr' leurs biens, car nous n'avons rien,
Nous autr's, les pauvr's purotins.
Tous les camarades sont enterrés là,
Pour défendr' les biens de ces messieurs-là. 
Ceux qu'ont l'pognon, ceux-là r'viendront
Car c'est pour eux qu'on crève
Mais c'est fini, car les trouffions
Vont tous se mettre en grève
Ce s'ra votre tour, messieurs les gros
De monter sur le plateau
Car si vous voulez faire la guerre
Payez-la de votre peau

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