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Marseillais fais ton devoir !

Avions, la mort de Mouton…

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30 septembre 1914 : au matin nous allons avec mon escouade à la tranchée n°3. Elle est longue de 100 mètres. Il y a 8 jours que nous sommes dans les environs. Que de coups de canons j'ai entendu tirer. Dans ce duel nos 75 se distinguent parfaitement, il nous en faudrait beaucoup. Je n'ai pas pu encore distinguer un allemand. Un aéroplane français qui revient des lignes ennemies fait des signaux à un ballon captif. D'autres avions retournent aussi, c'est magnifique. De nos places, nous applaudissons discrètement. Des canons allemands leur tirent des obus, ils semblent les défier. Il est 6 heures du soir, de toute la journée, l'on ne nous a rien porté à manger. Il y a des amis qui rouspètent. Moi, je ne sais pas mais je n'ai pas grand faim et j'attends.

A 8 heures, l'on vient nous renforcer, eux non plus n'ont pas mangé. A 8 heures et demi, les cuisiniers apportent la soupe. Ils expliquent que dans la journée c'était trop dangereux. Dans la marmite, il n'y a de la soupe que pour 8, nous sommes 20. On dirait des loups aussi chacun se plaint. Je tâche avec le sergent de les raisonner, de leur faire comprendre l'endroit et le moment. Aussi chacun fait contre mauvaise fortune bon cœur. L'on en rit presque. La nuit est très froide. Je relève les sentinelles toutes les heures. C'est un travail car l'on ne trouve pas son homme au premier coup, car je ne les connais pas tous. C'est pas rigolo et lorsque le jour se montre, je dis « c'est pas trop tôt ».

16 novembre 1914 : (..) Lorsqu'on nous porte la soupe on nous fait part que Mouton vient d'être tué. C'est bien malheureux et sa mort sera bien regrettée. Il était très dévoué à la section comme cuisinier et c'est en venant faire la distribution de pain dont il avait un sac sur la tête qu'une balle l'a atteint à la bouche. Il est tombé d'un seul coup sans prononcer une parole. Sa mort est due à son dévouement ; cela lui a enlevé de l'esprit toute prudence. Le boyau était occupé par des hommes qui y travaillaient ; ne voulant pas faire de retard, il est monté sur le plateau et c'est là qu'il a été tué. (C'était lui aussi un territorial de ma classe, il était marié et père de trois enfants)

19 novembre : journée sans incident.

20 novembre : de même, sauf que Glatien tue un geai au premier coup. Je vais le chercher car lui ne le mange pas. Il est bien à 60 mètres de là, ça ne fait rien. Je vais le chercher et j'ai le bonheur de le trouver. Je le ficelle dans ma musette, il me fera faire un bon diner.

24 mai 1915 : Dès la première heure, on nous fait faire les sacs en fantaisie pour une revue (on ne sait pas par qui). L'on dit par Joffre et même le président de la république. Il n'y a rien d'étonnant à tout cela. Les cantonnements sont nettoyés d'une façon remarquable. Jusqu'à la soupe on se tient là sur le qui-vive. Ça nous repose de la veille car on a les cheveux qui font mal.

A 2 heures, on nous fait quitter les cantonnements pour aller à l'exercice. A 3 heures la compagnie est rassemblée pour nous lire un rapport. C'est le communiqué du ministre de la guerre qui informe les troupes françaises que l'Italie a déclaré la guerre à l'Autriche. Voila pour cette fois, on peut dire un allié de plus. Après la lecture du rapport, on rentre au cantonnement qui reste consigné. Le temps est magnifique; aussi du parc d'aviation qui se trouve aux alentours s'envolent de nombreux aéroplanes. Par moment ils sont 5 ou 6. Il y en a deux qui se font remarquer par les loopings qu'ils exécutent. On dit qu'il y a Pégoud, le célèbre aviateur. On entend aussi venant de la direction de Corcieux des airs de pas redoublés exécutés par des musiques militaires. Quelques uns qui reviennent du patelin affirment que c'est Monsieur Poincaré qui passe la revue au bataillon de marche. Enfin à 7 heures le cantonnement est déconsigné et nombreux sont ceux qui vont au village faire des provisions car c'est certain que demain on reprend le chemin de Germania. Moi je suis couché bonne heure.

 

Interprétation et enregistrement contemporains (Aimé Brunet : Rémy Palmena, ingénieur son : Cyrille Carillon /Domino Studio)

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