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Marseillais fais ton devoir !

Récit de marche, la vie dans la tranchée…

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23 octobre 1914 : récit de marche 

journée très froide avec un peu de pluie. Le soir à 8 heures et demie le 352ème de ligne nous relève. C'est pas malheureux : voilà 18 jours que l'on supporte le froid et la faim presque car le manger a toujours été cru et le pain souvent moisi. Nous descendons sur la route de Sainte Marguerite et nous y restons deux longues heures pour attendre la relève des autres compagnies. Il fait bougrement froid. Enfin à minuit l'on se met en route vers Acy le Haut, nous traversons une route faite à travers champs. Ah ! Quelle mauvaise marche. Après 6 kilomètres nous traversons un pont sur l'Aisne construit par le Génie. Nous passons à Acy le Bas. La route devient pénible car elle monte. Arrivés au patelin, nous sommes cantonnés dans une ferme de proprio. Il y a plusieurs bâtiments, nous occupons celui réservé ordinairement au bétail. On se couche volontiers dans la paille fraiche, où l'on passera une nuit tranquille car depuis longtemps on le désirait.

28 mars 1915 : la vie dans la tranchée

Dimanche jour des Rameaux. Comme rameaux, nous en avons de bien beaux dans cette Alsace de vrais et grands sapins tout recouverts de neige car depuis trois jours qu'il en tombe, il y en a de partout; le sol est recouvert de plus de 30 centimètres, de nombreuses chandelles pendent à nos casbahs et nous n'en sortons guère que pour l'ordinaire et pour faire les distributions à mes hommes, la soupe et le rata ainsi que le café qui nous arrive gelés. Nous le faisons chauffer à la casbah de Pages et Reville qui à eux deux, ont fait une véritable grotte, ce qui nous permet de manger plus volontiers, car seul le repas du soir est cuisiné. Le matin nous ne touchons que des conserves, de la viande froide, et du chocolat; mais tout cela ne vaut pas grand chose. Ah cette vie n'a rien de bien agréable. Voilà plus de six mois que je suis sur le front mais surement que je ne me suis jamais tant languis de la paix qu'en ce moment. Parfois une lueur d'espoir provenant de circonstances diverses nous réconforte un peu pour quelques jours, et puis on est toujours à attendre quel est le fait qu'il faudra qu'il advienne pour amener la fin ou cette guerre qui a déjà que trop duré. Surtout pour nous qui depuis si longtemps sommes là, l'arme au pied (ou au créneau). Enfin, comme souvent, je me suis dit que Dieu nous garde. La journée est assez calme, le bruit du canon ne résonne plus et les échos lointains ne se répercutent point dans les nombreux vallons et cols de la montagne car la neige qui tombe sans discontinuer empêche l'artillerie de voir le résultat de ces tirs. Seuls quelques coups de fusils tirés par les sentinelles partent de temps à autre. Les trois mitrailleuses ennemies placées au bas du ravin en avant de Muhlbach y répondent largement.

21 juin 1915 : canonnade au Reichhacker

le temps est assez beau mais les nombreux coups de canon qui se tirent font que le ciel à midi est couvert, et qu'à une heure il pleut jusqu'à 2 heures et demie. La canonnade n'en continue pas moins. Comme d'habitude à 4 heures et demie, nous soupons avec un casse-croûte. Tout est assez tranquille et le temps est superbe. A 5 heures et demie l'artillerie ennemie semble vouloir redoubler la canonnade et à 6 heures et demie c'est une pluie terrible de marmites qui s'abat sur toute notre ligne. C'est effrayant. Les Allemands à coup sur veulent sans doute attaquer de nouveau le Reichacker. A certains endroits, dans nos tranchées, les obus y tombent en plein. Nougarède vient se réfugier dans notre casbah. La sienne par deux endroits s'est effondrée sous l'éclatement des obus. En le voyant arriver nous lui demandons s'il est arrivé malheur à quelqu'un. Il nous répond que non mais qu'il est plus possible d'y rester. Lui restera avec nous tandis que les trois hommes qui sont avec lui sont allés dans une autre guitoune. A un moment donné la canonnade cesse. C'est alors qu'une fusillade terrible se produit sur le Reichacker. On entend les grenades, les crapouillots. Nos 75 et nos 65 redoublent de vitesse leurs tirs tandis que l'artillerie ennemie par des obus de tous calibres continue à nous arroser. La fusillade dure une vingtaine de minutes et s'arrête mais l'artillerie ennemie continue toujours à nous esquinter et cela dure jusqu'à 11 heures du soir presque. Nous avons compté que l'ennemi a du essayer au moins trois contre-attaques. Comme tout a une fin, ces attaques ont fini. On respire un peu, on croit renaitre, on se dirait dans un autre monde. Ah il faut y être là pour savoir ce qu'il en est. Les journeaux ne peuvent, ne veulent pas décrire l'épouvante que cela occasionne à un certain moment. Nos bleus,il nous fallut les menacer et les rappeler car tout bonnement ils avaient foutu le camp,peuchère, ils n'y étaient pas habitués. Il faut être très fort pour supporter de pareilles choses dans la vie et nous qui sommes des hommes qui depuis dix mois, nous sommes là, quel courage nous a-t-il pas fallu pour rester là. Oui mais quand tout est fini, que le calme renait, c'est alors que les jeunes n'y pensent plus qu'à nous, le moral travaille, que l'on pense à la maison, à ceux que l'on aime et que pour un peu on n'aurait plus revus. Ah chère Marie, ma petite Angèle adorée, que de fois je désespère de vous revoir car il y a de quoi. Et dire que c'est toujours les mêmes qui sommes là à recevoir. Pourquoi les rôles ne changeraient-ils pas. Il y en a tant qui n'ont jamais entendu le bruit du canon. Il me semble que nous sommes assez couverts de gloire depuis et que les autres pourraient un peu venir en cueillir. Mais malheur, il ne faut pas y penser, nous sommes là et heureux et rares seront ceux qui pourront s'en sortir indemnes.

Courage et espoir, souvent je dis ça à mes hommes et j'ajoute que Dieu nous garde.

 

Interprétation et enregistrement contemporains (Aimé Brunet : Rémy Palmena, ingénieur son : Cyrille Carillon /Domino Studio)

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